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Comment le Japon peut-il produire autant d'œuvres mémorables ?
Essai

Comment le Japon peut-il produire autant d'œuvres mémorables ?

Comment expliquer l'hégémonie culturelle du Japon ? Comment ce pays peut-il produire autant de beauté, d’affection et d’admiration ? Voici les ingrédients de la sauce japonaise, revisitée à ma manière.

30 min. de lecture
Valentin Decker
December 23, 2022
30 min. de lecture
Essai

Ma première vision en arrivant au Japon est celle d’un homme d’une cinquantaine d’années qui s’agite pour rediriger les passagers qui se présentent à lui. Cet homme est membre du personnel de l’aéroport de Tokyo Narita. Son rôle est de s’assurer de la fluidité des files d’attente devant les guichets de douane.

Plusieurs avions viennent d’arriver en même temps, dont le mien, et ce sont des centaines de personnes qui se massent dans le dédale de barrières de sécurité. La file d’attente est longue ; j’ai alors tout mon temps pour observer cet homme. Il captive mon attention.

Le premier mot qui me vient à l’esprit en le regardant est “intensité”.

Il est concentré et focalisé à 100% sur sa tâche. Je sens la tension sur son visage et sur son corps. À chaque nouveau passager qui se présente devant lui dans l’attente de consignes, il fait de son mieux pour l’aiguiller. Il marche à ses côtés quelques mètres pour l’accompagner jusqu’au bon guichet, avec un geste protecteur du bras. Il lui indique comment bien positionner ses pieds dans la file d’attente afin de patienter de la manière la plus appropriée qui soit.

Sans arrêt. Encore et encore. Dans un rythme effréné. Il revient parfois en courant à sa place initiale pour s’assurer que le prochain voyageur patiente le moins possible. 

Dans la majorité des autres pays du monde, les personnes qui occupent un poste similaire se contentent d’un geste rapide de la main pour indiquer la direction aux voyageurs. Avec parfois une brève indication orale. “Guichet n°8”. 

Mais pas au Japon.

À cet instant, rien d’autre n’existe pour cet homme. La fonction qui lui a été confiée est la tâche la plus importante de son monde. Il l’exécute avec discipline, fierté et dévouement.

Cette première interaction avec le peuple japonais est éclairante. Aussi insignifiante soit-elle, elle constitue une pièce d’un puzzle fascinant. Celui d’un peuple à part, capable de produire des œuvres culturelles hors normes, mémorables et transcendantes.

Chaque année, l’hégémonie japonaise semble se renforcer. Chaque année, le pays le plus cool et “kawaii” (mignon) du monde, semble capable d’inventer de nouveaux artéfacts culturels qui vont dépasser les frontières. Pokémon, Super Mario, Hello Kitty, Marie Kondo, les sushis, les mangas, les films de Miyazaki… la liste est sans fin.

J’écris ces lignes pendant la Coupe du monde de Football 2022 et je suis fasciné de voir, chaque jour, le mot “Japon” en tendance sur Twitter. Le monde entier soutient l’équipe du Japon, à coup d’illustrations détournées de mangas et de memes.

(20 000 Français ont liké ce Tweet)

Comment cette hégémonie culturelle est-elle possible ? Comment ce pays peut-il produire autant de beauté, d’affection et d’admiration ?

Pour répondre à ces questions, je vous propose de plonger dans l’histoire, la culture, le bushido (le code des samouraïs) et la politique du pays du soleil levant.

Tâchons de comprendre quels sont les ingrédients uniques qui composent la sauce japonaise.

Transformer la contrainte. Canaliser la crise et la colère

La première chose qui frappe quand on s’intéresse au Japon, c’est l’ampleur des crises et des difficultés qui ont marqué l’histoire récente du pays. Peu de pays ont dû affronter autant de bouleversements, en aussi peu de temps.

Nous parlons de crises profondes et structurelles, qui font trembler l’intégralité de la société japonaise.

La deuxième chose qui frappe, c’est le rôle catalyseur de ces crises. Les Japonais parviennent à les canaliser, les dépasser et les transcender via l’acte de création. 

L’histoire des grandes créations japonaises est celle d’un échappatoire permanent à la réalité. Un refuge. Sorte de cocon qui les aide à combattre la rudesse du monde.

Chaque crise déclenche, en réaction, un mouvement de balancier inverse. Chaque crise décuple l’énergie créative des Japonais et leur insuffle une volonté nouvelle d’inventer. Chaque crise plante les graines d’une forme de renaissance créative.

La Seconde Guerre mondiale est un point de départ intéressant pour notre article. Elle marque une rupture importante pour le Japon. D’un pays guerrier à visée impérialiste, il doit se réinventer en pays pacifique. D’un pays allié des Nazis, il aspire désormais à se faire petit pour rejoindre les rangs des Alliés et s’intégrer au monde occidental.

Cette guerre est également le point de départ forcé de la vie d’Hayao Miyazaki. Le monde dans lequel naît Miyazaki, en 1941, est sur le chemin de la destruction. Enfant, Miyazaki assiste aux raids aériens américains et observe des centaines de bombes descendre du ciel. Aujourd’hui encore, “il revoit sa rue brûler sous ses yeux”.

Cette époque semble déjà lointaine, mais rappelons-nous qu’au sortir de la guerre, le Japon est en cendres. Au-delà des bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, le pays a été écrasé sous les bombes. Tokyo est en ruine. Selon un commandant américain de l’époque, les attaques aériennes de 1944 - 1945 sur le Japon sont “l’un des massacres les plus impitoyables et barbares de civils de toute l’Histoire.

Ces destructions marquent l’imagination de Miyazaki et vont constituer le point de départ de son œuvre. “Si vous me demandez : peut-on soigner ces blessures ?”, Miyazaki répond “non, ces choses-là, il faut les surmonter. On n’en guérit pas. Il faut simplement leur survivre.”

Pour Miyazaki, “survivre” signifie se jeter corps et âme dans ses pulsions créatives. 

Dans un excellent livre sur Miyazaki, Susan Napier explique qu’il “faut beaucoup de choses pour engendrer un génie : la famille, l’école, l’éducation, la culture. Et sans doute le traumatisme ; ces blessures psychiques qui ne se referment jamais vraiment.”

Ce traumatisme, Miyazaki va le canaliser dans ses films d’animation. Comme lui, la plupart des personnages qu’il invente doivent supporter le poids d’une malédiction. Dans Princesse Mononoké, Ashitaka doit vivre avec un bras empoisonné.

Les visions guerrières et post-apocalyptiques sont présentes dans la majorité de ses films. L’imaginaire de la catastrophe et de la destruction est récurrent.

film miyazaki colmar
Sophie, elle aussi victime d’une malédiction, observe les bombardements aériens qui incendient les rues de sa ville (inspirée de Colmar, en Alsace) dans Le Château Ambulant.

Pour Susan Napier, “le traumatisme est pour l’artiste le catalyseur l’obligeant à développer son art afin de transformer et transcender la douleur, créer un monde alternatif qui va encore un cran plus loin”.

À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, c’est tout le pays du soleil levant qui est traumatisé. Poussé à bout par les folies de la guerre. Les mères pleurent leurs enfants kamikazes partis se jeter sur les navires américains, en vain.

Plus rien. C’est ce qu’il reste du Japon. Les soldats américains occupent le territoire et encadrent la reconstruction.

Cette reconstruction doit se faire, littéralement, avec des bouts de ficelles. L’appareil industriel japonais n’existe plus. Les Japonais doivent alors faire preuve de créativité pour s’en sortir. Le moindre déchet a de la valeur et peut constituer la matière première d’un nouvel objet.

Les fameuses canettes vides de Coca Cola que boivent les soldats américains stationnés au Japon sont précieusement ramassées. Les habitants en récupèrent l’aluminium pour en faire des jouets pour leurs enfants. En masse.

L’art japonais de la débrouille est prodigieux. L’industrie du jouet est ainsi l’une des premières à se relever. Le besoin de faire, à nouveau, rêver les enfants est urgent.
En une décennie, le pays devient le premier exportateur mondial de jouet. À la fin des années 1950, les trois quarts des jouets consommés sur la planète sont fabriqués au Japon.

Le prodige économique est en train de se produire et les villes sont rapidement reconstruites. Dans les années 1960 et 1970, ce sont les salarymen (les employés de bureaux) qui tirent le pays dans sa marche en avant. Et leur vie est spartiate. 

reconstruction japon après-guerre
Des ruines de la guerre vers un nouveau Japon, ultra-moderne

À cette époque, le succès d’un individu au Japon est déterminé par sa capacité à encaisser la souffrance. Nombre d’heures travaillées, manque de sommeil et nombre de bières englouties. Au Japon, la journée de travail ne s’arrête jamais et se poursuit jusqu’au bout de la nuit ; tenir la face dans les bars fait partie du job.

Pour permettre à ces salarymen de tenir le choc et de donner le meilleur d’eux-mêmes pour la reconstruction du pays, de nouvelles formes de distractions font leur apparition. De nombreux business se lancent alors pour amuser et divertir les salarymen qui ont besoin d’échapper à leur dur labeur.

C’est comme cela que le karaoké émerge. Comme un défouloir pour adultes et cadres en recherche de sensations fortes.

Quelques années plus tard, une autre invention va avoir pour racine le besoin des Japonais de s’échapper de leur quotidien : le walkman. C’est ce que Matt Alt explique très bien dans Pure Invention : “ayant désespérément besoin de s'amuser et de s'évader au milieu de vies stressées dans des villes surpeuplées, les Japonais étaient particulièrement bien placés pour apprécier l'attrait d'un appareil de divertissement comme le Walkman. Tout comme le karaoké permettait aux adultes de s'évader dans le rôle imaginaire d’un artiste, le Walkman offrait la promesse d'un paysage sonore personnalisé et individualisé, où que vous alliez.” 

En 1978, le Japon devient la seconde plus grande économie du monde. C’est un triomphe incroyable pour un pays réduit en cendres, trente années plus tôt.

croissance japon après guerre
Le rattrapage économique du Japon (en bleu) par rapport aux États-Unis (en rose), après la guerre.

Mais les Japonais ne sont pas au bout de leur peine. Suite à l’éclatement d’une bulle spéculative dans les années 1990, le Japon sombre dans la crise. C’est la “décennie perdue” (lost decade).

Vous voyez venir la suite ? C’est précisément pendant cette période que les œuvres culturelles japonaises vont exploser. La culture des jeux-vidéos et des mangas japonais se révèle au monde, au point de noyer leurs concurrents américains. 

Comme le dit Matt Alt, “c’est au moment où le Japon s’est écroulé économiquement sur lui-même dans les années 1990, qu’il a explosé culturellement aux yeux du monde”. Une nouvelle fois, la crise produit un mouvement de balancier inverse. 

L’effondrement économique donne un sentiment d’abandon aux jeunes citoyens japonais. Le monde dans lequel ils grandissent est précaire et instable. Ils savent qu’ils ne profiteront plus jamais de la folle croissance économique connue par leurs parents et leur job garanti à vie.

Dans cette dystopie économique, les jeunes Japonais n’ont d’autre choix que de se renfermer sur eux-mêmes. De se mettre en boule pour se protéger du monde. Ce réflexe va alimenter la croissance de nouvelles sous-cultures : les jeux-vidéos, les mangas, les cosplays, etc. 

Les otaku font leur apparition : ces jeunes tellement obsédés par les mangas et les animes, qu’ils en font le centre de leur existence. Rien d’autre ne les intéresse., au point de ne plus être capable de socialiser avec autrui (autrement que via les mangas).

Dans Pure Invention, Matt Alt a une phrase particulièrement éclairante. Il explique que les objets que produit le Japon ne sont pas uniquement des biens de consommation. “Ce sont des outils qui permettent aux Japonais de naviguer dans un paysage étrange, qui se trouve être à la fois plus connecté et plus isolé que jamais.”

Les œuvres culturelles japonais agissent comme un échappatoire à la dure réalité du monde. Et il est d’ailleurs intéressant de noter que ces œuvres relèvent très souvent du domaine ou de l’imaginaire “magique”.

Les romans de Haruki Murakami entrent dans une catégorie appelée le “réalisme magique”. Pour Matt Alt, “personne ne lit Marie Kondo pour la qualité de sa prose. Ses lecteurs se tournent vers elle à la recherche de conseils pour échapper au tsunami d’objets qui a envahi leur vie quotidienne. À la recherche d'une “life changing magic””.

Observer le monde réel pour sublimer les détails

Une balade au Japon est un émerveillement de tous les instants. Pas forcément parce que les paysages sont magnifiques (ils le sont), mais parce que les Japonais ont la volonté de sublimer le moindre espace.

Promenez-vous à Tokyo, l’une des villes les plus densément peuplées au monde, et vous serez bluffés par la qualité des aménagements urbains. Le moindre petit arbuste est taillé à la perfection. Dans les parcs, l’herbe est coupée au millimètre près. Les entrées des maisons sont passées au peigne fin. Au restaurant, les couverts sont placés selon une disposition très précise.

Dans la culture japonaise, l’emballage d’un cadeau est pratiquement plus important que ce qu’il contient. Le coffret et le soin avec lequel il a été confectionné est déterminant.

Cette attention exacerbée pour les détails prend certainement ses racines dans la philosophie Zen. Celle-ci insiste sur l’importance du moment présent et la pleine conscience. Et qu’est-ce que la pleine conscience, si ce n’est la minutie et l’attention aux petits détails qui nous entourent ? 

L’une des autres explications pour cette attention aux détails réside dans le Bushido, le code de conduite moral des samouraïs, “the way of the warrior”. Ce code indique comment doivent se comporter les guerriers dans leur vie quotidienne et leurs tâches.

L’un des principes importants du Bushido est celui de la politesse, au sens de la sophistication et du raffinement. 

Dans Bushido - Le code du samouraï: L'âme du Japon, Inazo Nitobe explique que ce raffinement n’a rien à voir avec de la vanité ou de la superficialité. Il s’agit plutôt de la manifestation de la quête des humains vers le beau. Et au Japon, le beau rejoint l’efficace.

Prenons l’exemple de la cérémonie du thé : un art traditionnel inspiré par le bouddhisme zen, dans lequel le matcha (thé vert en poudre), est préparé de manière très codifiée et formelle.

Pendant cette cérémonie, il faut manipuler le bol, la cuillère et la serviette dans un certain ordre. L’invité, qui va déguster le thé, doit lui aussi, exécuter une série de gestes, adopter une certaine attitude et dire certaines phrases.

Pour un novice, cela semble pénible et laborieux. Mais il découvre rapidement qu’il s’agit de la meilleure manière de faire, la plus efficace et celle qui demande le moins d’effort. Le tout, avec le plus de grâce et raffinement.

Il existe de nombreuses cérémonies comme celles-ci. Elles n’ont rien de trivial. Au contraire, elles sont le résultat d’une observation minutieuse de la meilleure méthode et manière de faire, dans le but d’obtenir un certain résultat (par exemple, préparer le meilleur thé possible).

Inazo Nitobe, explique, déjà à la fin de XIXème siècle, que “dans un pays surpeuplé et au rythme effréné, l’accent est mis sur l’efficacité et l’exécution rapide et précise d’une tâche. Cela signifie qu’il faut être très attentif aux détails pour s’assurer que tout est bien fait, proprement.”

Rien n’est laissé au hasard. Le moindre détail a une importance démesurée et cela se retrouve partout. La nourriture, la vie quotidienne, l’art, l’architecture et toutes les créations culturelles japonaises.

Commençons par les sushis.

La spécialité culinaire par excellence du Japon est un petit morceau de poisson cru, posé délicatement sur une petite boule de sushi. N’est-ce déjà pas révélateur de ce qu’est ce pays et de l’attention qu’il porte aux petites choses ?

Comment ne pas mentionner ici l’incroyable Jiro Ono, aujourd’hui âgé de 97 ans, et considéré comme le meilleur maître sushi du Japon ? Le restaurant de Jiro, Sukiyabashi Jiro, est situé dans la bouche de métro Ginza, à Tokyo. Minimaliste et presque modeste, il arbore fièrement trois étoiles Michelin (qu’il est le premier à avoir obtenu au Japon).

L’excellent (et immanquable) documentaire Jiro Dreams of Sushi nous plonge dans le quotidien et le travail de cet homme remarquable. On découvre ce que cela signifie d’exécuter un geste et un art au plus haut niveau possible. Ce que cela signifie de s’approcher de la perfection.

jiro dreams of sushi détails
Jiro Ono dépose délicatement le sushi qu'il vient de confectionner

Ce qui frappe au visionnage de ce documentaire ? Encore et toujours cette obsession pour le moindre détail. La sélection du morceau de thon qui va être découpé en sushi est draconienne. Le thon doit avoir la couleur, la chair et la texture parfaites. Un 19/20 ne fait l’affaire. Ensuite, la disposition du sushi sur le petit plateau noir est une oeuvre d’art à elle seule.

Au Japon, l’éducation vise à éveiller une sensibilité artistique dès le plus jeune âge. Avec une approche et une vision différentes de celles de l’Occident.

Dans le domaine de l’architecture, en Occident, on démarre d’abord par une vue d’ensemble et ensuite on rentre, petit à petit, dans le spécifique et le détail.

Au Japon, c’est l’inverse. On démarre d’abord par un détail. Une petite alcôve par exemple. On passe beaucoup de temps à choisir le bon pilier, les poignées qui vont être présentes sur les tiroirs et les tableaux qui vont être accrochés au mur.

Et c’est uniquement une fois que ce petit coin de la pièce est terminé que l’on s’intéresse à la suite. Du très spécifique vers le général.

C’est exactement la même technique qu’applique Hayao Miyazaki quand il réfléchit à un film. Son point de départ n’est jamais une histoire ou une intrigue globale. Mais toujours un petit détail visuel.

Dans le premier épisode de l’excellente série 10 years with Miyazaki, on le voit lutter contre lui-même à la recherche de cette première image. Ce premier détail visuel qui va lui permettre de lancer son nouveau film, Ponyo sur la Falaise.

attention aux détails MIyazaki
Miyazaki travaille sur la scène d'ouverture de son nouveau film, en partant d'un détail.

La talent et les œuvres de Miyazaki sont modelés par cette culture et cette manière de faire. Les détails sont capitaux. 

Il existe de nombreuses anecdotes marquantes à son propos, qui illustrent cela, et que je ne résiste pas à l’idée de vous partager.

Les anciens de collègues de Miyazaki (avant qu’il ne fonde le Studio Ghibli) se rappellent des réunions qu’ils avaient l’habitude de faire ensemble. “Les discussions étaient très pratiques.” Miyazaki leur disait : “ok, tu vas dessiner un robot. Il doit être lourd. Quel genre de trous va-t-il faire dans le sol quand il va se déplacer ?”

Pour son travail sur Le Voyage de Chihiro, Miyazaki passait son temps à donner des instructions précises à son staff. "Le dragon est censé tomber du haut de la bouche d'aération, mais, étant un dragon, il ne tombe pas vraiment sur le sol. Un dragon va plutôt s'accrocher au mur, comme un gecko. Et ensuite, il tombe... mais il tombe comme un serpent. Avez-vous déjà vu un serpent tomber d'un arbre ? Un serpent ne glisse pas, mais fait tout pour tenir sa position".

Ce sont les petits détails anodins qui rendent ses films vivants et réels. Pour Miyazaki, ils doivent être polis, étudiés et réfléchis avec précision.

Miyazaki ancre ses films fantastiques dans la réalité. Tout part d’une observation minutieuse de celle-ci. Il n’hésite pas à se déplacer pour cela : au Portugal pour admirer un tableau du peintre Hieronymus Bosch qui l’obsède ou en Alsace pour repérer le style d'architecture.

Miyazaki Colmar
Le Château Ambulant à gauche, Colmar à droite.

D’ailleurs, il n’a pas toujours besoin de se déplacer à l’autre bout de la planète. Son quartier et sa rue sont une source infinie de créativité. À condition de savoir l’observer minutieusement, bien sûr.

Prenez le temps de visionner ce passage fascinant que j’ai extrait de la série documentaire 10 years with Miyazaki. On y voit Miyazaki installer une caméra dans sa voiture pour être capable de filmer son quartier et le paysage dans lequel il se déplace. Ce qu’il cherche ? “Des scènes ordinaires, de tous les jours.” Car il y découvre “des choses extraordinaires”.

Les exemples que je viens de vous partager (Miyazaki, les sushis de Jiro…) sont des exemples exceptionnels. Mais il est important de comprendre qu’au Japon, ce raffinement pour les détails est l’affaire de tous. 

La volonté de faire le geste juste et de sublimer les détails est visible partout. De la caissière du supermarché qui vous rend votre carte bleue en la tenant délicatement à deux mains et en inclinant légèrement la tête, jusqu’aux artisans qui réalisent les “faux plats” que l’on trouve devant les restaurants. Voici une vidéo qui montre le processus de réalisation de ces plats de devanture. L’attention portée à la confection de la feuille de chou est saisissante.

L’extraordinaire se cache dans le banal et le trivial. Voici le deuxième ingrédient marquant des œuvres japonaises.

Sacrifice, dévouement et discipline

Au Japon, l’ère des samouraïs prend fin avec la restauration de Meiji. À partir de 1867, on interdit progressivement aux guerriers de porter le sabre et on leur retire tous leurs droits.

Le pays se modernise. Après plusieurs siècles d’isolement total, il s’ouvre au commerce. Débute alors une phase inédite dans l’histoire du Japon : le pays entier se met en branle pour rattraper son retard technologique sur l’Occident. Les Japonais achètent leurs savoir-faire aux Américains, aux Français et aux Anglais.

Cette marche en avant se fait à pas forcé pour la société japonaise qui n’a d’autre choix que de suivre le rythme. Les contestations et tentatives de révoltes sont nombreuses. Mais rien n’y fait.

Les Japonais sont malgré tout conscients de leur histoire et de leur héritage culturel. S’ouvrir au monde oui, mais pas n’importe comment. Pas question de devenir Anglais ou Américain pour autant.

Le concept de wakon-yosai fait alors son apparition. Il signifie “japanese spirit, western knowledge” : l’âme japonaise avec la connaissance occidentale. Wakon-yosai permet de dessiner un compromis entre passé et futur. Entre tradition et modernité. 

Et l’un des piliers majeurs de la tradition japonaise est le bushido, le fameux code des samouraïs. “The way of the warrior”

Prenons le temps de creuser les principes de cette philosophie passionnante. Selon moi, elle renferme la troisième clef de compréhension pour cet article : le sens du sacrifice, du dévouement et de la discipline.

Le code du Bushido puise lui-même son inspiration parmi les différents courants religieux et philosophiques du Japon : l’endurance stoïque et le respect de la mort issues du bouddhisme, le culte de la patrie et de l’empereur du shintoïsme, ainsi que la culture littéraire, artistique et le morale sociale du confucianisme.

Par essence, le samouraï est un serviteur. Au sens pur du terme. Son rôle est de servir une cause qui le dépasse. De se sacrifier pour celle-ci.

Inculquer ce sens du devoir et du dévouement est ainsi une tâche de la plus haute importance dans l’éducation d’un jeune samouraï. À l’âge de cinq ans, les enfants reçoivent leur premier kimono (l’uniforme du samouraï) et leur première épée. Ce cadeau constitue leur rite d’initiation dans la communauté de guerriers et les prémisses de leur rôle au sein de celle-ci.

L’éducation des enfants vise à construire et affirmer leur caractère. À les préparer aux principes rigoureux qu’ils devront respecter à la lettre pendant leur vie. Les enfants étaient, par exemple, régulièrement privés de nourriture, privés de sommeil ou exposés au froid. L’objectif était de renforcer leur solidité et leur capacité à résister à la douleur.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les programmes d’éducation ultra-nationalistes des dirigeants japonais de l’équipe se basaient également sur le bushido. Les soldats de l’empire étaient entraînés à être prêts à sacrifier leur vie pour l’Empereur. Le sacrifice pour la nation était la valeur ultime.

L’écrivain Kenzaburo Oe se rappelle qu’à l’âge de huit ans, son instituteur lui avait posé la question suivante : “est-ce que tu serais prêt à t’ouvrir le ventre et à mourir pour l’empereur ?”. Il n’y avait alors qu’une seule réponse valable : “oui”.

Alors, que contient concrètement ce code du bushido

La majorité des sept vertus et principes du bushido visent à émuler ce sens du sacrifice, du dévouement et de la discipline.

Première vertu importante à mentionner : la rectitude.

Inazo Nitobe définit la rectitude comme la capacité à accorder sa ligne de conduite avec ce que demande la raison, sans hésiter. Le samouraï doit être prêt à mourir si c’est nécessaire, à frapper quand c’est nécessaire.

Cette droiture morale est l’impératif catégorique que doivent suivre les guerriers. Les hommes qui étaient vus avec la plus haute estime étaient ceux qui faisaient preuve de cette droiture.

Deuxième vertu : le courage.

Le courage désigne la capacité d’un homme à passer à l’action quand sa raison le lui demande.

Un homme courageux est un homme qui sait ce qu’il doit craindre et ne doit pas craindre. Encore une fois, le vrai courage, pour les Samouraï, consiste à être prêt à mourir quand il le faut. Ou continuer à vivre si la tâche finale n’est pas encore accomplie (malgré le chagrin ou la honte, par exemple).

Troisième vertu : l’honneur.

Pour les Samouraïs, le pire sentiment au monde, et la pire punition qu’on peut leur imposer, est la honte. Ils considèrent que la honte est comme une cicatrice que l’on fait sur une arbre : à mesure que l’arbre grandit, la cicatrice grandit également. 

La peur du déshonneur et de la disgrâce était immense. Comme une épée de Damoclès qui était en permanence au-dessus de leur tête.

Ce qui motivait les jeunes samouraïs était donc la célébrité et les honneurs. Ils se moquaient de la richesse, ils voulaient s’illustrer par leur courage, leur rectitude et leurs facultés au combat.

Pour se faire un nom, ils étaient prêts à subir toutes les privations et épreuves les plus difficiles. Ils savaient que l'honneur gagné dans la jeunesse grandit avec l'âge.

Quatrième vertu qu’il me paraît utile de mentionner ici : la loyauté. 

Cette vertu désigne l'allégeance, la fidélité et les hommages envers ses supérieurs.

Dans le bushido, les intérêts du groupe (famille, patrie, clan, etc.) et celui des individualités qui le compose sont inséparables. Ils ne font qu’un. Les Samouraïs avaient un fort sens de ce qu’ils appellent le giri : le devoir de fidélité qu’ils ont envers leurs parents, leurs supérieurs, leurs professeurs et la société au sens large.

Comme vous le voyez peut-être, le bushido est un équilibre. Chaque vertu complète et prolonge les autres. Par exemple, on comprend bien que courage sans rectitude n’a pas de sens.

On comprend aussi que le sens du sacrifice et l’immense rigueur qu’exhorte le bushido doit se faire au service de la bonne cause.

L’une des histoires mythiques du Japon est celle des 47 rōnin. Je vous la raconte car elle comprend et illustre toutes les vertus du bushido.

En 1701, un groupe de samouraïs est laissé sans chef après la condamnation à mort de celui-ci, Asano Naganori, par le shogun (le Chef militaire et civil du Japon). Naganori est accusé d'avoir blessé le maître des cérémonies du shogun (celui-ci avait insulté Naganori). Naganori est alors condamné au seppuku : il doit se suicider selon la tradition des guerriers japonais (je reviens sur le rituel du suicide juste après).

Les 47 rōnin (les guerriers du clan laissé sans chef) décident alors de se venger en tuant ce maître des cérémonies. Mais pas n’importe comment. 

Après la mort de leur chef, ils sont surveillés de près par le shogun. Celui-ci craint le désir de vengeance et de représailles des samouraïs.

Les 47 rōnin vont alors se faire oublier pendant deux ans. Ils vont faire croire à tout le monde que le chagrin de la mort de leur chef les a dévastés. Qu’ils ont perdu goût à la vie.

En réalité, secrètement, ils préparent leur vengeance. Plus de deux ans après, ils passent à l’action et exécutent un plan millimétré. Ils tuent le maître des cérémonies et rendent justice à leur chef.

Les 47 rōnin assouvissent leur vengeance en sachant pertinemment ce qui va les attendre ensuite. Ils se dirigent vers une mort certaine en connaissance de cause.

Le Shogun leur accorde alors une faveur : il ne les exécute pas comme de vulgaires prisonniers. Le Shogun respecte le code des Samouraïs et leur offre la possibilité de se suicider en respectant le rituel traditionnel, le seppuku. Les 47 rōnin partent ainsi le cœur léger et, surtout, l’honneur sauf.

vengeance 47 ronins

Une histoire digne du Comte de Monte-Cristo, considérée comme légende nationale au Japon. D’ailleurs, il est possible de visiter la tombe où sont enterrés les 47 rōnin, à côté de leur chef, à Tokyo.

Et si vous souhaitez découvrir cette légende avec plus de détails, je vous renvoie vers cet épisode de podcast : 

La vengeance des 47 rōnin illustre à merveille les différentes vertus du bushido que je viens de vous présenter :

  • La volonté absolue de sauvegarder son honneur et ne pas salir son nom ;
  • La rectitude et la justice comme impératifs catégoriques ;
  • Le courage de passer à l’action pour faire ce qui est juste (en sachant ce qu’il va se passer ensuite) ;
  • Le sacrifice et le dévouement pour son clan ;
  • La place des rituels et des cérémonies, avec le rituel du suicide.

Dans le bushido, l’acte de vengeance est très important : “la vengeance est la seule cour suprême qui existe”. Mieux vaut mourir que de vivre une vie honteuse (à cette époque un groupe de guerriers sans chef perdait tous ses droits et ses honneurs). Inazo Nitobe explique que l’acte de vengeance peut paraître enfantin, mais que celui-ci rétablit finalement une forme d’équilibre et de justice. Si tu m’as pris quelque chose, alors je te prends quelque chose en retour. 

Je vous glisse un petit mot sur le rituel du suicide, seppuku (aussi appelé hara-kiri), car il me paraît, lui aussi, éclairant sur ce code de l’honneur et le sens du sacrifice.

Pour le Samouraïs, le seppuku n’est pas qu’un suicide. C’est une institution, avec un cérémonie, un rituel et un cadre légal (comme dans le cas des rōnin, le suicide peut être une punition ordonnée par la justice). C’est un processus qui permet au guerrier d’expier ses crimes, de s’excuser de ses erreurs, d’échapper à la disgrâce et de prouver sa sincérité.

Le seppuku est très ritualisé :

  • L’homme qui se suicide le fait toujours en se transperçant l’abdomen avec son épée. Les Japonais sont convaincus que l’âme se situe au niveau de notre abdomen. Transpercer son abdomen revient ainsi à libérer son âme.
  • Le suicide est un acte d’auto-destruction qui doit s’effectuer avec la plus grande tempérance et mesure. Pas question de se tordre de douleur, l’homme qui se suicide doit rester calme et impassible, jusqu’au bout. Cela fait référence à l’une des autres vertus du bushido : être capable de supporter les plus grandes calamités et adversités avec froideur. Ne montrer aucune émotion.

Si le seppuku est aussi important, c’est parce que la mort est une question d’honneur. Mourir est la solution à de nombreux problèmes, dont celui de la honte et de la disgrâce. “Quand on perd son honneur, c’est un soulagement de mourir. La mort est un échappatoire sûr de l’infamie.”

On voit bien à quel point un tel sens du sacrifice peut être une épée à double tranchant. Chaque qualité porte son défaut, en miroir. Chaque rayon de lumière éclatant génère sa part d’ombre.

James Clear a une excellente phrase à ce sujet : “le succès dans un domaine s’accompagne souvent d’un échec dans un autre domaine, surtout pour ceux qui réalisent des performances exceptionnelles. Plus le succès et la grandeur sont immenses, et plus ils rejettent une ombre importante.”

Je trouve que c’est particulièrement visible au Japon. 

Le sens du sacrifice permet aux Japonais de se plonger corps et âme dans leur travail. De se dédier à 1 000% à leur craft. 

Cela donne des œuvres culturelles qui dépassent toutes les autres. Ainsi que des jeunes kamikazes prêts à sacrifier leur vie pour faire triompher leur pays.

Cela crée un raffinement culinaire, artistique et généralisé qui inspire le monde entier. Ainsi que, pendant longtemps, un peuple ultra-nationaliste, allié d’Hitler pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Miyazaki est, une nouvelle fois, une illustration parfaite de cela. Ses associés expliquent que Miyazaki “se jette dans ses projets à corps perdu. Il travaille de 9h du matin à 4h30 du matin. Il ne prend pas de vacances. Et c’est seulement à partir de la cinquantaine qu’il a commencé à s’autoriser de ne pas travailler le dimanche et à partir du boulot vers minuit.” Pour Miyazaki, “sa vision idéale des vacances est une sieste. Il n’a pas le temps pour les vacances”.

Cela crée une lumière immense : des films légendaires. Les plus iconiques du Japon.

Et une part d’ombre du même niveau. Susan Napier explique que Le Voyage de Chihiro s’est fait dans le sang, les larmes et la sueur. A la fin du film, son équipe s’est écroulée.

Miyazaki laisse également très peu de place à sa famille. Ses fils se sentent floués par le manque d’attention que leur père leur accorde.

Ce sens de l’obsession et du sacrifice permet aux créateurs japonais de s’élever au sommet de leur discipline, simplement parce qu’ils travaillent plus que quiconque. Ils sont obsédés par ce qu’ils font, au point d’en faire la pierre angulaire de toute leur existence.

Mais cela donne aussi une société plus solitaire et déprimée que jamais. Un tel dévouement pour son travail provoque irrémédiablement une forme d’isolement et d’incapacité sociale. 

Miyazaki explique que “la grande majorité des films d’animations japonais sont faits par des êtres humains qui ne supportent pas de tenir le regard avec d’autres humains”. 

Lui le premier.

Une mentalité d’artisan visible et inculquée partout

Abordons le quatrième et dernier argument qui explique, selon moi, pourquoi les œuvres japonaises sont aussi mémorables : la mentalité d’artisan.

Lors de mon séjour au Japon, j’ai été marqué par le professionnalisme dont faisaient preuve toutes les personnes que je croisais. Du serveur de restaurant, à la personne qui tient un guichet dans le métro, en passant par la personne qui s’occupe de gérer la circulation.

La moindre interaction transpire d’une volonté de faire le geste juste. De faire le maximum pour bien exécuter la tâche demandée. Avec des rituels et cérémonies pour tout : accueillir un client dans son restaurant, vérifier les billets avant de monter dans un train, etc.

Et comme pour beaucoup de choses, les japonais ont  un mot pour désigner cela : les shokunin.

Shokunin désigne ces artisans qui s’investissent corps et âme dans leur craft. Pour ces gens, leur métier n’est pas qu’un simple métier. C’est leur destin. Leur mission de vie.

Cela peut sembler paradoxal, mais pour les shokunins, les notions de créativité et d’innovation sont secondaires. Ils ne cherchent pas à inventer de nouvelles choses. Ou en tout cas, pas avant un bon bout de temps. 

L’obsession première d’un shokunin est d’abord de maîtriser sa pratique fondamentale. D’être capable de copier à la perfection les œuvres majeures existantes. 

Pour les Japonais, l’acte qui consiste à copier quelque chose n’a rien de péjoratif. Copier est le début d’un processus, le début de quelque chose de nouveau. Ils considèrent que pour innover il faut d’abord imiter. Reproduire à la perfection ce qui a déjà été fait afin d’être capable d’en maîtriser les subtilités. C’est seulement ensuite que l’on s’autorise à inventer. Comme dirait Austin Kleon, ils volent comme des artistes.

Cette mentalité est particulièrement visible dans Jiro Dreams of Sushi. On découvre que les nouveaux chefs sushi du restaurant démarrent toujours par la même chose : apprendre à faire du riz à la perfection. Ils ne font rien d’autre tant qu’ils ne sont pas capables de faire du riz aussi bien que le grand maître. Aussi bien que le niveau de qualité fixé par le restaurant l’exige.

Et au Japon, particulièrement chez Jiro, la patience est mère de toutes les vertus. Les chefs cuisiniers pratiquent leur capacité à faire du riz, tous les jours, pendant une bonne dizaine d’années.

Faire du riz tous les jours pendant dix ans. Avant d’espérer pouvoir y poser un petit morceau de poisson cru dessus. Voici l’entraînement d’un chef chez Jiro. Et voici certainement pourquoi Tokyo est la ville du monde avec la plus haute concentration de restaurants étoilés Michelin (Kyoto est troisième dans le classement et Osaka quatrième).

C’est seulement après plusieurs années de pratique fondamentale et de répétition qu’une personne peut aspirer à créer quelque chose de nouveau. Voici le cœur de l’état d’esprit d’artisan qui baigne au Japon.

Hayao Miyazaki n'y a, bien sûr, pas échappé. 

Avant de devenir le célèbre animateur et fondateur du Studio Ghibli, il a fait ses gammes pendant plusieurs années, au studio Toei. Miyazaki a pratiqué et s’est exercé sur toute la chaîne des métiers de l’animation : l’écriture, le dessin, la direction, etc. Il a tout fait à la main, à “la dure”. 

Il a notamment occupé le poste d’intervalliste : certainement le job le plus difficile et exigeant. “Le travail de l'intervalliste consiste à dessiner l’énorme quantité de dessins manquants entre les scènes pour assurer un mouvement fluide lors de l'animation.” Cela lui a permis d’apprendre toutes les ficelles du métier, de développer cette immense attention aux détails qui le caractérise ainsi que sa faculté à créer des scènes vivantes. 

En écrivant ces lignes, je réalise que je parviens à démêler un nœud que je me fais souvent au cerveau. 

L’une des questions qui m’obsède le plus est de savoir comment continuer à progresser en écriture. Comment atteindre le niveau des meilleurs ; des auteurs et créateurs que j’admire.

La réponse que me donne la culture japonaise est simple, mais précieuse :

“Continue à t’entraîner chaque jour. Engage-toi sur la voie de l’apprentissage perpétuel. 

Il n’y a pas de raccourci ; demande-toi comment franchir les étapes une par une. Travaille ta compétence fondamentale dans un environnement rigoureux et exigeant. Prends goût à la répétition et reconnais que la patience est ton meilleur allié”

Initialement, le concept d’apprentissage vient du Moyen-Âge. Un maître artisan avait le droit d'employer des jeunes gens comme main-d'œuvre bon marché en échange de nourriture, d’un logement et d'une formation à son métier. Cet apprentissage, au sens premier du terme, est encore présent au Japon d’aujourd’hui. 

Le job de mangaka (artiste manga), est un bon exemple. On le voit bien dans cette vidéo qui nous plonge dans les coulisses d’un petit studio de manga au Japon : 

  • Les jeunes aspirants mangakas démarrent tous par une période d’apprentissage auprès d’un mangaka expérimenté. Ils dorment et vivent souvent ensemble, sous le même toit.
  • Cela leur permet de découvrir les coulisses de la création complète d’un manga et, surtout, de faire leurs armes auprès d’une personne qui a atteint le niveau auquel ils aspirent. Ils apprennent à faire du riz auprès d’un maître riz.
  • Tous les assistants mangakas travaillent sur leur propre manga en parallèle de leur job. Cela leur permet une double progression : ils pratiquent pour eux et pour leur job.
  • Le rythme de publication d’un studio de manga est très rapide. Dans la vidéo, on les voit publier un nouvel épisode de leur série toutes les semaines. Le travail abattu est énorme (direction, script, dessin, graphisme, etc.) et le rythme effréné. Surtout : ce travail est publié aux yeux du monde. La boucle de feedbacks est très rapprochée, ce qui leur permet d’accélérer encore leur progression.

Les aspirants mangaka tournent leur existence autour de l’apprentissage de ce craft. C’est fascinant à observer.

Et ici encore, l’étude du bushido est très éclairante. J’ai l’impression que derrière l'appellation “code des guerriers”, le bushido est surtout un immense hymne aux valeurs de l’artisanat.

Nous l’avons vu, la moindre petite action est vue comme un art et peut se pratiquer selon un certain rituel. Encore une fois, cela n’a rien de superficiel ou de “too much”.

Le calme de l'esprit, la maîtrise de son humeur, le sang-froid et la tranquillité du comportement sont les premières conditions de la pensée et du sentiment justes.

Inazo Nitobe explique très bien que “la finalité de tout rituel est de cultiver votre esprit de telle sorte que, même lorsque vous êtes tranquillement assis, la plus grande offense ne puisse vous toucher. Par un exercice constant des bonnes manières, on amène toutes les parties et facultés de son corps à un ordre et à une harmonie parfaite.”

En une ligne : la domination de l’esprit sur la chair, le corps.

Cela fait parfaitement écho à ma définition favorite de ce qu’est un artisan : une personne qui parvient à maîtriser son corps, son esprit et son émotion, dans le but de maîtriser sa discipline. Et faire le geste parfait, en toutes circonstances.

L’épée du Samouraï en est un bon symbole. Elle représente son pouvoir et sa bravoure. Elle impose un sens de respect et de responsabilité.

“What he carries in his belt is a symbol of what he carries in his mind and heart - loyalty and honor.” (“ce qu’il porte à sa taille est un symbole de ce qu’il porte dans son esprit et son coeur : la loyauté et l’honneur”.)

Depuis l’âge de cinq ans, le samouraï ne se sépare jamais de son épée. Elle est toujours accrochée à sa taille, prête à être dégainée. 

Mais pas question de la sortir à tout bout de champ pour autant. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Les samouraïs se servent de leur épée rarement, uniquement avec précision et parcimonie. Ils ne doivent pas s’emporter, mais rester calmes et mesurés en toute circonstances. L’esprit domine les émotions et les impulsions.

L’épée est alors un objet de très haute valeur. Les forgerons qui les façonnent ne sont pas de simples artisans ; ils sont vus comme des artistes très importants. Leur atelier est un sanctuaire. Avec, ici encore, des rituels et cérémonies essentielles.

“Chaque jour, le forgeron démarre son craft par une prière et un acte de purification. Il récite la phrase suivante : “j’investis mon âme et mon esprit dans la forge et la maîtrise de l’acier”. Chaque mouvement, chaque passage dans l’eau, chaque friction, chaque coup donné sur l’acier est un acte religieux d’une importance capitale”. 

Le principe qui illustre le mieux cette mentalité d’artisan, de shokunin, est le rejet du principe de récompense. On ne fait pas les choses parce que l’on espère obtenir une récompense, mais pour les choses en elles-mêmes. Pour l’amour et la beauté du processus.

Bien sûr que la destination compte, que la forme finale de l’épée est importante. Mais le voyage compte davantage. C’est dans le processus et les étapes mises en œuvre pour y arriver que se trouve la vraie richesse. Et le vrai bonheur.

Le processus se suffit à lui-même.

À cette époque, il est même honteux pour un samouraï de s’engager dans des affaires de commerce. Il est honteux de vouloir s’enrichir. L’argent et le luxe étaient vus avec dédain et méfiance. Ils représentent des menaces pour le mode de vie simple et spartiate des guerriers. Avec l’argent vient le confort, et avec le confort vient la fragilité.

L’estime qu’un samouraï porte à son professeur est immense. Ceux-ci ne sont pas payés avec de l’argent, parce que “leur valeur est inestimable”. Ils sont payés en honneur et en loyauté.

Le Japon féodal s’appuie sur les principes énoncés par Montesquieu. Ceux qui possèdent le pouvoir (au Japon, les samouraïs par la force), ne doivent pas être en mesure d’accumuler de la richesse. Il faut séparer strictement les deux pour garantir un équilibre.

Jiro Ono, le chef légendaire, a fait des sushis toute sa vie. Et il continue d’en faire tous les jours, à l’âge de 97 ans. Il affirme pourtant qu’il n’a “pas atteint la perfection”. Que pour bien faire son travail, il faut “en tomber amoureux et tenter de s’améliorer chaque jour.”

C’est la même chose pour Hayao Miyazaki, que l’on surnomme “the Never-Ending Man”. L’homme qui ne s’arrête jamais. Et c’est ainsi qu’a nommé le créateur du manga Death Note, l’un des plus vendus dans le monde, l’exposition qui célèbre son travail : NEVER COMPLETE.

Puisque le résultat ne compte pas, alors la route est sans fin. Et c’est précisément ce qui la rend belle.

Focus on the process, do your best work and let the score takes care of itself.

(Concentre toi sur le processus, agis au plus haut de tes capacités et laisse le résultat se charger de lui-même.)

Lecture complémentaire recommandée : Atteindre un haut niveau de performance et créer une culture de l'excellence : leçons de Bill Walsh.

Que chuchote le Japon ?

Nous voilà au bout de cet article que j’ai pris énormément de plaisir à écrire. La culture japonaise est fascinante. Parfois effrayante ; parfois fantastique.

Lorsque je me baladais à Tokyo et à Kyoto, j’avais constamment en tête cet article de Paul Graham qui explique que les villes nous chuchotent des choses. 

Les villes japonaises me chuchotaient clairement de devenir meilleur et plus discipliné avec mon craft. J’avais l’impression qu’elles personnifiaient les quatre ingrédients que je viens de vous présenter : l’envie de se dépasser, l’attention au détail, le sens du sacrifice (ou au moins du devoir) et la mentalité d’artisan.

C’est comme si ces ingrédients flottaient dans l’air. 

Nous sommes le produit de l’environnement dans lequel nous baignons. Et l’environnement japonais, à la fois par accident, pas détours de l’histoire et à dessein, est exceptionnellement fertile pour ceux qui aspirent à créer des œuvres culturelles uniques. 

J’aimerais citer une nouvelle fois, Matt Alt, et son livre Pure Invention : "L'une des raisons pour lesquelles les Japonais sont si doués pour ce genre de choses tient dans le fait que de nombreux adultes japonais sont curieusement sensibles à la mignonnerie. Même dans une ville cosmopolite comme Tokyo, la culture kawaii - ou "mignonne" - est omniprésente : les panneaux de signalisation sont ornés d'adorables ratons laveurs et lapins ; des animaux en peluche trônent sur les bureaux des employés ; des breloques Hello Kitty sont proposées à la vente dans les sanctuaires shintoïstes. C'est aussi une culture où les anime (dessins animés) et les manga (bandes dessinées) sont à la fois largement consommés et, dans certains cas, hautement considérés comme de l'art et de la littérature".

J’ai été fasciné de voir des adultes en costume jouer à Pokémon Go dans la rue et flâner longuement dans les rayons de mangas. On ne voit cela nulle part ailleurs. 

Un poète du XVIème siècle, Ki-no-Tsurayuki, écrivait qu’au Japon, “humanity, when moved by sorrow, tells its bitter grief in verse”. “L’être humain, quand il se sent en deuil, raconte son chagrin en vers”.

Dans une culture du self-contrôle extrême, la culture est le dernier moyen de communication. L’artiste peut hurler sur sa planche à dessin, à défaut de pouvoir le faire dans la vie réelle.

Cela donne des œuvres uniques, qui ne ressemblent à aucune autre. Comme ces images tirées des films d’animation de Miyazaki.

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