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À 35 ans, je suis devenue l'enfant dont mes parents rêvaient

Avoir un enfant parfait, si beaucoup de parents en rêvent secrètement, bien peu d’entre eux peuvent s’en vanter. Et pourtant, c’est possible. Voici comment.

6 min. de lecture
Sandrine Bouvier
6 min. de lecture
Article invité

Cet article a été rédigé par Sandrine Bouvier dans le cadre du Bootcamp d'écriture Sauce Writing.

Bonne lecture !

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Lorsque j’étais enfant, j’avais cet étrange rêve : devenir métamorphe. J’aspirais à pouvoir changer de forme et d’apparence à ma guise, me faisant pousser des ailes en une seconde puis me transformant en dauphin la minute d’après. Je ne voulais en fait rien de moins que d’avoir cette capacité incroyable de pouvoir me réinventer en permanence, et faire de ma vie une fête foraine.

Puis j’ai compris que le destin avait choisi pour moi une autre route : je n’étais pas née métamorphe. Pire encore, je n’étais rien de plus qu’une humaine. Je fis donc le deuil de mes aspirations, et allai chercher du réconfort auprès des comics de Marvel et leurs mutants X-Men que je dressais en héros.

Des années plus tard, alors que les personnages de mes BD d’enfance avaient rejoint les cartons du grenier, ce à quoi j’avais tant rêvé m’est enfin arrivé : je me suis mise à muter. En l’espace de quelques heures, j’ai subi une transformation telle qu’elle a fait de moi une personne aux formes physiques et aux pensées totalement inconnues dont j’allais devoir tout apprendre. 

Cette nuit-là, de la fille de mes parents, je suis devenue la mère de mon enfant. 

Plus qu’un simple changement d’apparence, il s’est opéré là un remaniement profond de ma façon d’être et de regarder la vie. De regarder ma vie. Et bien que je sois devenue plus femme en donnant naissance, c’est avant tout dans mon rapport à mes propres parents que je mesure toute l’étendue de ma mutation.

En quoi devenir mère a-t-il fait de moi une meilleure fille pour mes parents ? Tout a commencé sur un malentendu.


Les parents, c’est comme un arbre fruitier

D’aussi loin que je me souvienne, mon père et ma mère ont toujours été pour moi des “parents”. Mes parents. J’entends par là que de toute ma vie, ne les ayant connus que dans ce rôle, je n’ai jamais imaginé qu’ils puissent avoir une autre vocation que celle de s’occuper de ma petite personne. Rien d’exceptionnel alors à ce qu’ils soient compétents dans leur mission, et l’idée de voir là une quelconque performance issue d’un apprentissage me semble aussi incongrue que celle de féliciter l’arbre qui donne des fruits au printemps. Ils sont naturellement faits pour ça. À quoi bon les en féliciter ?

Lorsque je découvre plus tard que la plupart des parents estiment que leurs enfants font preuve d’une terrible ingratitude envers leurs sacrifices, je ne suis pas étonnée. Car comment faire preuve de gratitude, et donc de reconnaissance du cadeau offert par autrui, si nous ne percevons pas dans quelle mesure cette personne a dû fournir un effort pour nous contenter ?

J’en tire là ma première prise de conscience : je ne peux pas me sentir chanceuse d’avoir eu ces parents et cette vie-là, car je n’imagine pas qu’il puisse en être autrement. Et ce dont tous les parents autour de moi se plaignent est vrai : oui, tout m’est dû et je trouve cela tout à fait banal, car je n’ai rien connu d’autre que la constance de ce bonheur-là.


D’abord ingrate puis carrément critique

Forte de mon petit confort de vie et des acquis qui m’ont permis de me construire de la manière la plus équilibrée possible, sonne bientôt l’heure de ma vie de jeune adulte.

Poussée par l’appétit de me connaître davantage, je me prends de passion pour l’introspection et toutes les clés me permettant d’aller plus loin dans la compréhension de mes mécanismes. Le film de mon enfance se met à défiler sous mes yeux, en s’imposant à moi sous un nouvel angle de vue : celui de la critique.

Telle un cochon gourmand à l’affût de sa truffe odorante, je fouille dans mon histoire pour en déterrer toutes les parcelles de souvenirs pouvant fournir des réponses à mes questions existentielles. Plus que de me connaître, je désire surtout trouver des raisons, des coupables, des justifications au fait de rencontrer des difficultés dans ma vie de jeune adulte.

Mes parents sont de parfaits candidats pour endosser le rôle des vilains criminels. Leur délit ? Celui de m’avoir élevée. Et de m’avoir transmis leurs traumas, leurs échecs, et leurs insuffisances. Il ne m’en faut pas plus pour ouvrir le grand procès familial, mon père et ma mère à la barre des accusés, et leur fille chérie dans le rôle de l’implacable juge.

D’ingrate, je deviens aussi inquisitrice.


De ma tour d’ivoire aux marais boueux

Des années plus tard, la vie m’offre la chance de devenir mère à mon tour. Engagée dans un couple solide et disposant d’une bonne situation, je me projette dans cette nouvelle tranche de vie avec l’assurance de ceux qui se savent capables.

Les nombreuses années passées à travailler sur moi et à devenir une meilleure personne m’ont dotée d’une confiance aveugle dans ma faculté de future mère. J’ignore en fait à quel point mes stages de croissance personnelle ont surtout distillé en moi un sentiment de supériorité vis-à-vis des autres. Vis-à-vis de celles et ceux qui ne se sont pas “améliorés”.

La vie se charge de me remettre à ma place, et prend ma fille comme partenaire de jeu en faisant de son arrivée un tsunami sans précédent qui me laisse K.O.

Le doute permanent et la solitude auxquels elle me confronte secouent toutes mes croyances et mes illusions de maîtrise. Le constat est le suivant : je me sens totalement nulle en tant que maman. Et je suis d’autant plus atterrée que je ne comprends pas comment cela a-t-il pu être si facile pour ma mère, et si compliqué pour moi.

Au milieu de mon marasme, se glisse une idée d’un genre nouveau : et si ma perception de ce qu’être une maman veut dire était totalement erronée ?


Tous parents, tous ensemble

Ce nouveau déclic, mêlé à la fatigue et la peur de ne pas y arriver, me permet de faire preuve de suffisamment d’humilité pour aller chercher de l’aide auprès de ceux qui en savent le plus : mes propres parents. 

D’abord soucieuse d’être accueillie à grands coups de leçons de morale, leur réaction face à mon désarroi est riche d’enseignements. Au lieu de me condamner, comme je l’avais fait moi-même en jugeant sévèrement leur prestation parentale, ils se contentent de m’écouter. Ils accueillent mes difficultés et les sentiments ambivalents qui les accompagnent avec compassion, patience et bienveillance. Ils font tout cela avec un sourire en coin des lèvres qui trahit une forme de satisfaction intérieure, et semble vouloir dire quelque chose comme “enfin, elle comprend”. Mais de cela, je n’en suis pas encore certaine.

Puis ils m’offrent le plus cadeau à faire à une jeune mère désemparée : ils me partagent leur propre parcours de parents et les nombreuses embûches qu’ils ont dû eux aussi surmonter pour trouver leur équilibre.


Rien vraiment ne change mais tout est différent

Si les confessions de mes parents me permettent de me sentir moins anormale dans cette phase de remous, ce que j’en retire de plus précieux est d’un autre ordre. Je prends soudainement conscience de l’erreur dans laquelle j’ai grandi concernant ce qui leur en a coûté de m’offrir cette vie-là. Et ce changement de paradigme est énorme.

Pendant quelques semaines, c’est comme si tout le film de ma jeunesse repassait de nouveau dans ma tête, mais avec cette fois un focus radicalement différent. Un goûter d’anniversaire avec mes copains pour mes 6 ans ? Au lieu de ne voir que ma déception face au gâteau qui était aux fruits plutôt qu’au chocolat, je peux enfin observer la générosité de ma mère qui se démène pour organiser ma fête, pendant que mon père sacrifie son seul jour de week-end pour encadrer mes amis. Ma maison d’enfance ? Une belle et grande bâtisse m’offrant le luxe d’un jardin, dont je réalise aujourd’hui le prix de toutes les heures passées par mes parents à travailler.

L’histoire se réécrit dans ma tête, et avec se développe un sentiment profond : j’éprouve du respect pour ce qu’ils ont accompli.

Et si tout n’a pas été parfait, je peux enfin voir à quel point ce qui était difficile et vraiment important dans l’éducation d’un enfant a été bien fait. J’ai été aimée, choyée, encouragée. Ils ont été là pour moi depuis toujours, et continuent de l’être.

Et pour tout cela, je me sens chanceuse.


Rassurez-vous, rien n’est sous contrôle

Les semaines passent, et dans l’intensité de ma vie, je me surprends à avoir des réactions que je connais pour les avoir déjà vues : je suis en train de reproduire mécaniquement le modèle de mes parents.

Ce constat m’interpelle d’abord : ai-je raison d’appliquer ces méthodes, moi qui les avais un temps si décriées ? Puis, lasse de mes questionnements stériles et poussée par l’urgence du quotidien qui me pousse à agir, je décide d’adopter sans retenue les automatismes qui toquent à ma porte.

Plus tard, je réalise que non seulement cette approche a fonctionné pour ma fille, mais qu’elle m’a en plus permis de redorer ma propre estime en tant que mère : je me sens enfin compétente pour le rôle.

Cette satisfaction nouvelle opère comme par rebond, en renforçant par la même occasion mon degré de reconnaissance vis-à-vis de la compétence dont mes parents ont finalement fait preuve avec moi.

Ainsi, je suis devenue une bonne mère car avant tout, j’ai eu un bon modèle pour me guider.


Rompre le sort

Un jour, alors que je m’efforce d’apprendre la notion de limites à ma fille, je suis frappée d’un nouveau constat. Je réalise à quel point j’ai pu être exigeante avec mes parents, tout en prenant conscience du naturel avec lequel ma propre fille est en train d’adopter ce même comportement. L’histoire se répète.

Et soudain je ne souhaite plus qu’une chose : rompre le sort.

Rompre ce mauvais sort qui nous étreint, et nous extraire toutes les trois, ma mère, ma fille et moi, de ce cercle vicieux d’attentes et de besoins non comblés qui nous empêchent de nous aimer pleinement. Je décide alors d’agir sur la seule partie en mon pouvoir : faire le premier pas, et cesser d’exiger des choses de la part de mon père et de ma mère.

Pour la première fois depuis toujours, je parviens à les regarder avec l’œil de quelqu’un qui n’a pas d’objectifs. Je ne veux plus les changer. Je les autorise à être qui ils souhaitent. Ne plus charger notre relation ni de ma déception, ni de mon désaveu, me permet d’entrevoir des facettes de leur personnalité dont je n’avais jusqu’alors jamais perçu la richesse. Trop occupée à me faire entendre, je ne pouvais ni les écouter ni les voir.

Ainsi d’une certaine manière, je décide enfin d’imprimer le livre portant leur nom en acceptant qu’aucune nouvelle correction ne soit nécessaire : chaque page est parfaite ainsi.


Deviens qui tu es

D’avoir quitté ma posture de petite fille en renonçant à changer mes parents m’apporte un bénéfice secondaire : ils renoncent eux aussi à me façonner. Ou du moins leurs tentatives, conscientes ou non, cessent d’avoir prise sur moi. 

Je me suis débarrassée des chaînes qui me tenaient captives de mon rôle d’enfant. Au profit de celles de mon rôle de mère, certes, mais c’est déjà ça. Le reste attendra. Avec le sentiment d’être une navette spatiale larguée dans l’espace après s’être décrochée du vaisseau mère, je commence ma nouvelle vie de maman émancipée.

Consciente de là d’où je viens, et confiante en là où je vais, je suis désormais capable de mesurer l’ampleur du défi auquel mes parents ont dit oui. Et je parviens enfin à leur donner la preuve de mon authentique gratitude, de celles que seuls ceux qui sont aussi passés par là sont capables d’offrir à leur tour.


Nous sommes toutes des métamorphes

Être mère est un chemin en soi. Et la mutation que j’ai connue se propose à toutes les femmes qui acceptent de plonger sans filets dans les tumultes de la maternité. 

Pour ma part, cela m’a permis de devenir l’enfant dont mes parents rêvaient. 35 ans après ma naissance. Une fille et une mère à la fois, reconnaissante car pleinement consciente de leurs efforts, fière de les avoir en modèle, et simplement heureuse d’être moi.

Si je rêve en secret que ma fille parvienne un jour à cette même conclusion, je poursuis ma route en suivant le fil tissé par mes parents. Et si ce n’est mieux, tâcher de faire au moins aussi bien qu’eux. 

Et vous, à quand remonte la dernière fois que vous avez su dire merci à vos parents ?


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